Intricate stonework entrance of a Roman Catholic cathedral in Córdoba, Spain.

L’Europe, dernière chance.

José Luis García Clavero,
Administrateur de la Fondation Paradigma Córdoba pour la Convivance.

Un signal d’alarme adressé à l’Union européenne par l’ancien Premier ministre italien Enrico Letta dans l’ouvrage du même titre. Chargé par la Commission européenne de rédiger un rapport face à la complexité de la situation géopolitique actuelle, Letta y développe une réflexion qui constitue le cadre théorique de son livre.

Pour Enrico Letta, comme pour Mario Draghi, Nick Clegg ou Josep Borrell, presque tous présents lors des débats organisés dans le cadre du Hay Festival Segovia, à l’initiative de l’Instituto de Empresa (IE University), la situation de l’Union européenne est critique.

Ces acteurs, parmi les esprits les plus brillants de leur génération, aux parcours remarquables dans les domaines politique, académique et économique, lancent un appel sans équivoque : « le moment est venu d’agir ». Nous sommes face à une dernière opportunité. Aujourd’hui plus que jamais, l’inertie mène à la décadence. Et ce déclin pourrait conduire l’Europe à s’interroger sur son propre avenir : veut-elle devenir une colonie des États-Unis ou de la Chine ?

Selon l’auteur, cette réalité s’est révélée avec force dans la guerre en Ukraine, qui a mis en évidence une triple dépendance de l’Union européenne : énergétique vis-à-vis de la Russie, militaire vis-à-vis des États-Unis et industrielle vis-à-vis de la Chine, puissance qui représente à elle seule près de 30 % de la production mondiale.

Pour Letta, les temps ont changé : nous ne sommes plus dans l’Europe des années 1950, celle d’une Union européenne fondée par le Traité de Rome et ses quatre libertés (biens, services, personnes et capitaux), ni dans le monde de 1989, lorsque le mur de Berlin est tombé et que certains théoriciens ont imaginé la “fin de l’Histoire”. À ces quatre libertés, il faudrait désormais en ajouter quatre autres : dans la recherche et les technologies numériques, dans la finance, dans la défense et dans l’énergie. Et le temps presse.

Pour l’ancien Premier ministre italien, il faut investir beaucoup davantage dans l’innovation. Dans son livre, il s’interroge sur ce qu’il est advenu de Nokia et d’Ericsson, et souligne que, dans les domaines de l’innovation et des télécommunications, le marché ne peut être uniquement national et fragmenté, car l’économie d’échelle est déterminante. Une révolution manquée s’est produite sous nos yeux, et les entreprises européennes ne sont pas pionnières dans la 5G. Alors qu’en Europe, environ une centaine d’opérateurs télécoms comptent en moyenne entre 4 et 5 millions d’utilisateurs (dont 17 en Allemagne), aux États-Unis, seuls trois opérateurs couvrent près de 107 millions de personnes, et en Chine, un nombre équivalent d’opérateurs atteint près de 467 millions. Peut-on rivaliser ? Peut-on innover dans un domaine de pointe face à ces géants technologiques avec un tel niveau de fragmentation ?

Dans le domaine financier, la situation est comparable : ces activités ont été écartées du marché unique ; de plus, le Brexit a privé l’Union de Londres, qui en était la principale place financière ; et il devient urgent d’agir dans ce secteur afin d’éviter que, du fait d’une législation inadaptée, quelque 300 milliards d’euros d’épargne européenne ne restent sur le continent en raison de l’inefficacité de notre marché financier. Comme dans le secteur des cartes de crédit (par exemple Visa, MasterCard ou American Express), majoritairement américaines et détentrices de millions de données. Ne pouvons-nous pas disposer d’une carte de crédit européenne ? Est-ce si difficile pour 450 millions d’Européens, qui représentent 17 % du PIB mondial ?

L’auteur et les participants aux rencontres de Ségovie considèrent également comme urgente — et immédiate — la nécessité de développer une industrie européenne de défense indépendante d’autres pays. Un élément éclairant mentionné dans le livre d’Enrico Letta : l’Union européenne a consacré environ 150 milliards d’euros à l’Ukraine, soit un montant comparable à celui des États-Unis, bien que, selon Josep Borrell, il soit en réalité deux fois supérieur ; or, près de 80 % de ces dépenses ont bénéficié à l’industrie militaire américaine, faute d’une industrie européenne suffisamment développée. Cette dépendance militaire a des répercussions sur la souveraineté politique et les décisions économiques, comme l’a montré la question des droits de douane. Autre donnée tout aussi éclairante fournie par Borrell lors des rencontres de Ségovie : l’Union dépense quatre fois plus que la Russie en matière de défense, mais elle compte 27 armées, contre une seule pour la Russie.

Enfin, pour l’ancien Premier ministre italien, un changement s’impose dans le système de prise de décision européen, et cela suppose une véritable volonté politique : la Chine et les États-Unis parlent d’une seule voix, au nom de tous. L’Europe, en revanche, se caractérise par une plus grande complexité dans la prise de décision ; il conviendrait de dépasser le carcan de l’unanimité au profit de mécanismes de majorité qualifiée. De même, une production législative et réglementaire excessive, ainsi que la fragmentation qui en découle, devraient être remplacées par une régulation supracommunautaire (la 28), au-dessus des cadres nationaux, afin de donner davantage d’agilité aux entreprises, et non de constituer un carcan inutile. Il s’agit de légiférer pour créer des conditions favorables à l’innovation, et non des obstacles bureaucratiques et réglementaires.

En définitive, telles sont les idées, les réformes, notamment celles proposées par Mario Draghi, et les alternatives actuellement sur la table pour l’avenir de l’Union européenne, sur lesquelles les responsables politiques et les citoyens européens devront se prononcer. Répétons-le : il s’agit d’un avertissement lancé par un ouvrage essentiel, dont nous espérons qu’il ne restera pas lettre morte. Le temps presse, et l’histoire n’attend pas.

Cordoue, le 18 septembre 2025

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