Zygmunt Bauman et l’éthique de la Convivance

Le regretté sociologue polonais Zygmunt Bauman (1925-2017) a passé une grande partie de sa vie à se poser une question simple mais troublante : comment les êtres humains peuvent-ils vivre ensemble dans un monde qui ne semble plus solide ? Il a décrit notre époque comme une époque de modernité liquide, une condition dans laquelle les institutions, les identités et les relations se dissolvent plus vite que nous ne pouvons les remodeler. Tout ce que l’on croyait permanent, le travail, la famille, la nation, même la vérité, coule et change comme l’eau.

Selon les mots de Bauman, le grand projet de la modernité était de créer de l’ordre ; le projet de notre époque est de vivre dans l’incertitude. Mais l’incertitude engendre l’anxiété, et l’anxiété cherche souvent un soulagement dans l’exclusion. Lorsque la vie semble instable, la tentation est de tracer des limites, de construire des murs, physiques, sociaux ou émotionnels.

Et pourtant, Bauman rejetait le désespoir. Il croyait que la fluidité même de notre époque ferait aussi place à de nouvelles façons de vivre ensemble, d’apprendre à vivre ensemble autrement, consciemment et éthiquement.

De la « communauté » au « être ensemble »

Bauman était sceptique quant à la nostalgie des communautés perdues.

Il a écrit que beaucoup de gens aspirent aujourd’hui à la communauté, mais ce qu’ils veulent vraiment, c’est la sécurité sans liberté, un refuge contre la différence. La véritable communauté, a-t-il soutenu, ne peut pas être construite sur l’égalité. Elle doit naître de l’art fragile d’être avec d’autres qui ne sont pas comme nous.

En ce sens, Bauman a anticipé l’idée de Convivance, le mouvement au-delà de la simple cohabitation ou coexistence vers une éthique civique partagée. Les deux penseurs rejettent l’illusion que l’harmonie exige l’homogénéité. Pour Bauman, vivre avec les autres signifie accepter l’ambiguïté comme une compagne permanente ; pour Jacques Moreillon, vivre agréablement, c’est rendre cette ambiguïté créative.

Tout au long de son œuvre, Bauman revient sur la figure de l’étranger. S’appuyant sur des penseurs allant de Georg Simmel à Emmanuel Levinas, il a vu l’étranger non pas comme un ennemi à éliminer, mais comme un miroir qui révèle qui nous sommes. Dans son livre Postmodern Ethics, Bauman a soutenu que la moralité ne commence pas avec des règles mais avec la rencontre avec l’Autre.

Lorsque je rencontre une autre personne, je suis confronté à un appel : un appel à la responsabilité qui précède toute loi ou tout contrat. C’est, écrit-il, la base de l’éthique. Là encore, on entend la résonance avec Convivance.

La convivance n’est pas seulement un arrangement politique, mais une attitude morale. Pratiquer la convivance, c’est répondre à l’Autre non pas par l’indifférence ou la domination, mais par la responsabilité.

Robert Lanquar

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